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Recueil de textes d’auteurs sur la conscience et l’inconscient : Descartes, Berkeley, Leibniz, Freud, Alain, Sartre.
Descartes I-9 :
“Par le nom de pensée, j entends tout ce qui se fait en nous de façon que nous en soyons conscients, et pour autant que nous en ayons conscience.”
Descartes
“Je ne suis rien précisément parlant, qu’une chose qu’une pensante.”
Troisième méditation métaphysique « je n’aurais pas l’idée d’une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n’avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie. »
Berkeley :
« Il semble évident que les diverses impressions ou idées imprimées sur les sens, (…) ne peuvent exister autrement que dans un esprit qui les perçoit. Je pense qu’une connaissance intuitive de cela peut s’obtenir par quiconque fera attention à ce que veut dire le terme « exister » lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles. Je dis que la table sur laquelle j’écris existe, c’est-à-dire que je la vois et la touche ; et, si je n’étais pas dans mon bureau, je pourrais la percevoir ; ou bien, que quelque autre esprit la perçoit actuellement. « Il y eut une odeur », c’est-à-dire qu’elle fut sentie ; « il y eut un son », c’est-à-dire il fut entendu ; « il y eut une couleur ou une figure » ; elle fut perçue par la vue ou le toucher. C’est tout ce que je puis entendre par des expressions telles que celles-là. Car, quant à ce que l’on dit de l’existence absolue de choses non pensantes, sans aucun rapport avec le fait qu’elles soient perçues, cela semble parfaitement inintelligible. L’esse de ces choses-là, c’est leur percipi ; et il n’est pas possible qu’elles aient une existence quelconque en dehors des esprits ou des choses pensantes qui les perçoivent.
George Berkeley, Principes de la connaissance humaine (1710), §3, trad. Phillips, in Œuvre, tome I, PUF, P.320.
Berkeley
« Par matière donc, nous devons entendre une substance inerte et insensible, dans laquelle l’étendue, la figure et le mouvement subsistent effectivement. Or il est évident, par ce que nous avons déjà montré, que l’étendue, la figure et le mouvement ne sont que des idées existant dans l’esprit ; et qu’une idée ne peut ressembler à rien d’autre qu’à une autre idée ; que, par conséquent, ni les idées ni leurs archétypes ne peuvent exister dans une substance non percevante. D’où il est clair que la notion même de ce qu’on appelle matière ou substance corporelle renferme une contradiction.
Ceux qui affirment que la figure, le mouvement et le reste des qualités premières ou originelles existent hors de l’esprit, dans des substances non pensantes, reconnaissent bien en même temps qu’il n’en est pas de même pour les couleurs, les sons, la chaleur, le froid, et d’autres semblables qualités secondes ; ce sont, nous disent-ils des sensations qui existent seulement dans l’esprit, qui dépendent des grandeurs, contextures et mouvements divers des menues particules de matière qui les occasionnent. C’est là pour eux une vérité non douteuse, qu’ils peuvent démontrer sans exception aucune. Or, s’il est certain que ces qualités originelles [premières] sont inséparablement unies aux autres qualités sensibles et qu’elles ne peuvent pas, même en pensée, en être abstraites, il s’ensuit clairement de là qu’elles existent seulement dans l’esprit. Mais je désire que chacun réfléchisse et cherche s’il lui est possible, par quelque abstraction de pensée, de concevoir l’étendue et le mouvement d’un corps, en dehors de toutes les autres qualités sensibles. Pour ma part, je vois évidemment qu’il n’est pas en mon pouvoir de forger une idée d’un corps étendu et en mouvement, mais que je dois en même temps lui donner quelque couleur, ou autre qualité sensible que l’on reconnait n’exister que dans l’esprit. Bref, l’étendue, la figure et le mouvement, abstraits de toutes les autres qualités, sont inconcevables. Là donc où se trouvent les autres qualités sensibles celles-là doivent se trouver aussi, à savoir dans l’esprit et nulle part ailleurs.
George Berkeley, Principes de la connaissance humaine, (1710), §9-10, trad. D. Berlio
- Quelle est la thèse générale du texte de Berkeley ?
- Quel est son argumentation ?
Analyse du texte de Berkeley (§3)
- Quelle est la thèse du texte ?
- Par quels arguments Berkeley en vient-il à refuser l’existence du monde matériel ?
Thème : l’existence et la perception, l’être et les choses sensibles.
Problème : les choses sensibles (la table, une odeur, un son, une couleur) existent-elles indépendamment de l’esprit qui les perçoit ? Ou bien exister, pour elles, revient-il à être perçues ? Peut-on donner un sens à l’idée d’une existence « absolue » de la matière ?
Thèse : Berkeley soutient que les choses sensibles n’existent que dans un esprit qui les perçoit : être consiste à être perçu, esse est percipi. L’existence absolue d’objets non pensants, indépendante de toute perception, est inintelligible. Elle n’existe pas sans relation à un esprit.
Considérations générales : George Berkeley (1685-1753)
Présentation de l’auteur
Berkeley est un adversaire du matérialisme. Il se définit lui-même comme « immatérialiste », et sa doctrine est un idéalisme d’inspiration spiritualiste. C’est un philosophe irlandais de tradition empiriste et évêque anglican. Ses œuvres majeures sont le Traité des principes de la connaissance humaine (1710) et les Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713).
Quelques points de sa doctrine :
- « Esse est percipi » : être, c’est être perçu. Un objet sensible n’est qu’un ensemble d’idées perçues par un esprit.
- Il nie la matière comme substance existant en soi, indépendamment de tout esprit. (Il critique Locke : les qualités « premières » (étendue, forme) sont aussi relatives à celui qui perçoit que les « secondes » (couleur, goût). Ce qui revient à dire que pour lui tout est subjectif : par exemple je ressens de la chaleur, vue comme une idée subjective, mais il en va de même pour le feu qui la cause.)
- Il n’existe que des esprits et leurs idées.
- Dieu perçoit tout en permanence et cause nos idées sensibles. C’est ce qui garantit la stabilité du monde et évite le solipsisme : l’arbre existe encore quand personne ne le regarde.
Berkeley est proche du spiritualisme, car il place l’esprit et Dieu au fondement de tout et écrit pour combattre l’athéisme, le scepticisme et le matérialisme. Il est plus radical que Descartes, qui admet un dualisme âme/corps. Berkeley supprime la matière : en ce sens on peut dire que c’est un monisme spirituel. Mais plus précisément Berkeley est un immatérialisme.
Le texte :
Le thème : le rapport entre l’être des objets et leur perception par un esprit. Le monde matériel.
Problème : les choses existent-elles indépendamment de l’esprit qui les perçoit ? Peut-on penser l’existence d’un objet sensible indépendamment de tout esprit percevant ? La table est-elle si je ne la perçois pas ? Existe-t-elle en dehors de mon esprit ? Le monde matériel existe-t-il ?
La thèse : Les idées et les impressions des sens ne peuvent exister que dans un esprit qui les perçoit. Être, c’est être perçu (esse est percipi). L’idée d’une existence « absolue » de choses non pensantes, indépendante de toute perception, n’a donc aucun sens : elle est « parfaitement inintelligible ».
Leibniz Nouveaux essais préface :
“On ne dort jamais si profondément qu’on ait quelque sentiment faible et confus, et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n’avait quelque perception de son commencement qui est petit ; comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effort du monde, si elle n’était tendue et allongée un peu par de moindres efforts, quoique cette extension qu’il font ne paraisse pas.”
- Le matin vous réveillez-vous d’un coup ? Quelle est la thèse de Leibniz ?
- Quel est le sens de cette image ?
- La corde casse-elle d’un coup ?
Leibniz Nouveaux essais :
“Pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer de la foule, j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement de la mer ou du bruit de la mer, dont on est frappé quand on est au rivage. Pour bien entendre ce bruit comme l’on fait, il faut bien qu’on entende les parties qui composent ce tout, c’est à dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ses petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensembles, c’est à dire de ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut que l’on soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et que l’on ait quelque perception de chacun de ces petits bruits quelque petits qu’ils soient; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose.”
- Comment expliquez-vous la phrase : « Cent mille riens ne serait faire quelque chose » ?
- Expliquer l’image de la vague.
Leibniz : les cogitata
Gottfried Wilhelm LEIBNIZ, 1692
[Il y a deux vérités premières inséparables : « je pense » et « des choses diverses sont pensées par moi ».]
Descartes a très bien signalé que la proposition : je pense, donc je suis, est une des vérités premières. Mais il eût été convenable de ne pas négliger les autres vérités de même ordre. En général, on peut dire que toutes les vérités sont ou bien des vérités de fait, ou bien des vérités de raison. La première des vérités de raison est le principe de contradiction ou, ce qui revient au même, le principe d’identité, ainsi qu’Aristote l’a remarqué justement. Il y a autant de vérités de fait premières, qu’il y a de perceptions immédiates ou, si l’on peut ainsi dire, de consciences. Car je n’ai pas seulement conscience de mon moi pensant, mais aussi de mes pensées, et il n’est pas plus vrai ni plus certain que je pense, qu’il n’est vrai et certain que je pense telle ou telle chose. Aussi est-on en droit de rapporter toutes les vérités de fait premières à ces deux-ci : Je pense, et des choses diverses sont pensées par moi. D’où il suit non pas seulement que je suis, mais encore que je suis affecté de différentes manières.
Gottfried Wilhelm LEIBNIZ, Animad versiones [Remarques sur la partie générale des principes de Descartes]
(1692), trad. Schrecker in Opuscules philosophiques choisis, Vrin 1962 p. 20-21
« Il y a deux vérités générales absolues, c’est-à-dire qui parlent de l’existence actuelle des choses : l’une que nous pensons ; l’autre qu’il y a une grande variété dans nos pensées. De la première il s’ensuit que nous sommes, de l’autre il s’ensuit qu’il y a quelque autre chose que nous, c’est-à-dire autre chose que ce qui pense, qui est la cause de la variété de nos apparences. Or l’une de ces deux vérités est aussi incontestable, est aussi indépendante que l’autre ; et M. Descartes ne s’étant attaché qu’à la première dans l’ordre de ses méditations a manqué de venir à la perfection qu’il s’était proposée. (…)
Je reviens aux vérités premières à notre égard, entre celles qui assurent qu’il y a quelque chose hors de nous.
Savoir : que nous pensons, et qu’il y a une grande variété dans nos pensées ; or cette variété des pensées ne saurait venir de ce qui pense, puisqu’une même chose seule ne saurait être cause des changements qui sont en elle. Car toute chose demeure dans l’état où elle est, s’il n’y a rien qui la change. Et ayant été d’elle-même indéterminée à avoir eu tels changements plutôt que d’autres, on ne saurait commencer de lui attribuer aucune variété sans dire quelque chose dont on avoue qu’il n’y a point de raison, ce qui est absurde. Et si on voulait dire même qu’il n’y a point de commencement dans nos pensées, outre qu’on serait obligé d’assurer que chacun entre nous ait été de toute éternité, on n’échapperait point encore ; car on serait toujours obligé d’avouer qu’il n’y a point de raison de cette variété qui ait été de toute éternité en nos pensées, puisqu’il n’y a rien en nous qui nous détermine à celle-ci plutôt qu’à une autre. Donc il y a quelque cause hors de nous de la variété de nos pensées.
Leibniz, Lettre à l’abbé Simon Foucher, auteur de la Critique de la Recherche de la vérité, 1676
Freud Sur le rêve p.142
“ J’affirme l’existence des pensées du rêve, en tant qu’elles constituent un matériel très abondant de formations psychiques de l’ordre le plus élevé et pourvues de toutes les caractéristiques d’une opération intellectuelle normale, matériel qui se soustrait cependant à la conscience jusqu’à ce qu’il ait donné une information déformée du contenu du rêve.”
« Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir réalisé. Comment accorderez-vous cela à votre théorie ? Voici le rêve : « Je veux donner un dîner mais je n’ai pour toute provision qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées Je veux téléphoner à quelques fournisseurs mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner. » Ce qui vient d’abord à l’esprit de la malade n’a pu servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment comme il convient lorsqu’on a à surmonter une résistance elle me dit qu’elle a rendu visite hier à une de ses amies ; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement l’amie est maigre et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre ? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé : « quand nous inviterez-vous à nouveau ? On mange toujours si bien chez vous. »Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade : c’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement : « Oui-da ! », je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises encore plus à mon mari ! J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie ! » Le rêve accomplit ainsi le vœu de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie. […] Il ne manque plus qu’une concordance qui confirmerait la solution. On ne sait encore à quoi répond le saumon fumé dans le rêve : « d’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé ? » C’est répond-elle le plat de prédilection de mon amie. »
Freud, L’interprétation des rêves (1900) rêve du saumon
« Le rêve doit donc être interprété à la manière d’un rebus, ou encore d’une série de hiéroglyphes.
Toutes les tentatives faites jusqu’à présent pour élucider les problèmes du rêve s’attachaient à son contenu manifeste, tel que nous le livre le souvenir, et s’efforçaient d’interpréter ce contenu manifeste. Lors même qu’elles renonçaient à l’interprétation, elles se fondaient encore sur ce contenu manifeste. Nous sommes seul à avoir tenu compte de quelque chose d’autre : pour nous, entre le contenu du rêve et les résultats auxquels parvient notre étude, il faut insérer un nouveau matériel psychique, le contenu latent ou les pensées du rêve, que met en évidence notre procédé d’analyse. C’est à partir de ces pensées latentes et non à partir du contenu manifeste que nous cherchons la solution. De là vient qu’un nouveau travail s’impose à nous. Nous devons rechercher quelles sont les relations entre le contenu manifeste du rêve et les pensées latentes et examiner le processus par lequel celles-ci ont produit celui-là. Les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes ; ou mieux, le contenu du rêve nous apparaît comme une transcription des pensées du rêve dans un autre mode d’expression, dont nous ne pourrons connaître les signes et les règles que quand nous aurons comparé la traduction et l’original. Nous comprenons les pensées du rêve d’une manière immédiate dès qu’elles nous apparaissent. Le contenu du rêve nous est donné sous forme d’hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits dans la langue des pensées du rêve. On se trompera évidemment si on veut lire ces signes comme des images et non selon leur signification conventionnelle. Supposons que je regarde un rébus : il représente une maison sur le toit de laquelle on voit un canot, puis une lettre isolée, un personnage sans tête qui court, etc. Je pourrais déclarer que ni cet ensemble, ni ses diverses parties n’ont de sens. Un canot ne doit pas se trouver sur le toit d’une maison et une personne qui n’a pas de tête ne peut pas courir ; de plus, la personne est plus grande que la maison, et, en admettant que le tout doive représenter un paysage, il ne convient pas d’y introduire des lettres isolées, qui ne sauraient apparaître dans la nature. Je ne jugerai exactement le rébus que lorsque je renoncerai à apprécier ainsi le tout et les parties, mais m’efforcerai de remplacer chaque image par une syllabe ou par un mot qui, pour une raison quelconque, peut être représenté par cette image. Ainsi réunis, les mots ne seront plus dépourvus de sens, mais pourront former quelque belle et profonde parole. Le rêve est un rébus, nos prédécesseurs ont commis la faute de vouloir l’interpréter en tant que dessin. C’est pourquoi il leur a paru absurde et sans valeur.
Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1926), trad. J. Meyerson, Éd. des PUF, p. 241.
Sartre
“ Comment le censure désarmerait-elle les impulsions « refoulables » sans avoir conscience de les refouler ? “
“ Il faut que la censure soit consciente d’être consciente de la tendance à refouler, mais précisément pour n’en être pas consciente. “
Alain
“Le froid aux pieds change nos rêves.”
“ Le terme d’inconscient, c’est un abrégé de mécanisme.”
“Bien penser est une chose que l’on doit à soi même.”
Alain le freudisme
« Le freudisme, si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal redoutable, d’après des signes tout à fait ordinaires, les rêves sont de tels signes. Mais il y a de la difficulté sur le terme d’inconscient. L’homme est obscur à lui-même, cela est à savoir. Seulement il faut ici éviter plusieurs erreurs que fonde ce terme d’inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi, un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses, une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu’il n’y a point de pensées en nous sinon par l’unique sujet, Je, cette remarque est d’ordre moral. Il ne faut pas se dire qu’en rêvant on se met à penser. Il faut savoir que la pensée est volontaire, tel est le principe des remords : « Tu l’as bien voulu ! » On dissoudrait ces fantômes en se disant simplement que tout ce qui n’est point pensée est corps, c’est à dire chose soumise à ma volonté, chose dont je réponds. L’inconscient est donc une manière de donner dignité à son corps. C’est une méprise sur le Moi, une idolâtrie du corps. On a peur de son inconscient, là se trouve logée la faute capitale. On croit qu’un autre Moi me conduit qui me connaît et que je connais mal. On voit que toute l’erreur ici consiste à gonfler un terme technique, qui n’est qu’un genre de folie…Au contraire, vertu c’est dépouiller de cette vie prétendue, c’est partir de zéro. « Rien ne m’engage, rien ne me force, je pense, donc je suis ». Cette démarche est un recommencement. Je veux ce que je pense, et rien de plus. En somme, il n’y a pas d’inconvénient à employer couramment le terme d’inconscient, c’est un abrégé du mécanisme. Mais, si on le grossit, alors commence l’erreur, et, bien pis, c’est une faute morale »
Texte de Sartre sur l’inconscient.
« La censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle refoule. Si nous renonçons en effet à toutes les métaphores représentant le refoulement comme un choc de forces aveugles, force est bien d’admettre que la censure doit choisir et, pour choisir, se représenter. D’où viendrait, autrement, qu’elle laisse passer les impulsions sexuelles licites, qu’elle tolère que les besoins (faim, soif, sommeil) s’expriment dans la claire conscience ? Et comment expliquer qu’elle peut relâcher sa surveillance, qu’elle peut même être trompée par les déguisements de l’instinct ? Mais il ne suffit pas qu’elle discerne les tendances maudites, il faut encore qu’elle les saisisse comme à refouler, ce qui implique chez elle à tout le moins une représentation de sa propre activité. En un mot, comment la censure discernerait-elle les impulsions refoulables sans avoir conscience de les discerner ? Peut-on concevoir un savoir qui serait ignorance de soi ? Savoir, c’est savoir qu’on sait, disait Alain. Disons plutôt : tout savoir est conscience de savoir. […] Mais de quel type peut être la conscience (de) soi de la censure ? Il faut qu’elle soit conscience (d’) être conscience de la tendance à refouler, mais précisément pour n’en être pas conscience. Qu’est-ce à dire sinon que la censure doit être de mauvaise foi ? La psychanalyse ne nous a rien fait gagner puisque, pour supprimer la mauvaise foi, elle a établi entre l’inconscient et la conscience une conscience autonome et de mauvaise foi. C’est que ses efforts pour établir une véritable dualité – et même une trinité (Es, Ich, Über-ich s’exprimant par la censure) – n’ont abouti qu’à une terminologie verbale.
Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant [1943], Gallimard, coll. « Tel », 1976, p. 88-89.
Questions
- Pourquoi selon Sartre la censure et le refoulement sont-ils des actes nécessairement conscients ?
- Expliquez la phrase « Qu’est-ce à dire sinon que la censure doit être de mauvaise foi ? » (l. 17).
- Pourquoi la topique freudienne (ça/moi/surmoi) n’est-elle selon Sartre qu’une « terminologie verbale » ?